Mon grand-père ne parlait pas beaucoup. Ma grand-mère le faisait pour deux, comblant ses silences, les traduisant parfois. Même si il y a des silences qui ne se traduisent pas.
Mon grand-père bricolait. Tout.
Dans son atelier il était capable de remettre sur pied toutes sortes d'objets, du vélo au téléphone usagé. Mais c'est pour ses jouets fait avec deux bouts de ficelle que, petit, nous l'admirions le plus. Deux bouts de bois découpés et cloués devenaient un avion, une bouteille, deux yaourt et quelques baguettes devenaient dans ses mains un beau catamaran que nous allions fièrement faire naviguer sur la mare du village le lendemain.
Mon grand-père aimait aussi les chiens, il nous avait appris à les respecter et à les apprécier, nous transmettant son amour inconditionnel pour ces compagnons de marche qui parlent si peu.
Et puis il y avait les vélos. L'un de mes premiers souvenirs avec lui, c'est quand il m'a enlevé mes ''roulettes'', ces deux petites roues qui me soutenaient quand j'apprenais à faire du vélo, avant de me pousser, confiant , dans le grand jardin de l'ile de ré où nous étions ce jour là. Je crois que sa confiance m'avait donné des ailes. Ce que j'ai ressentie ce jour là, l'excitation, un brin de peur et une sensation à peine descriptible, celle des premiers vrais tours de roue, je m'en souviens encore. Et ce souvenir reste comme une image, comme une photo: moi sur mon vélo, pédalant de toutes mes forces, souriante et lançant un cri de joie et mon grand-père qui vient de me lancer, deux pas en arrières.
Du vélo j'en ai fait par la suite. Avec ou sans lui, l'accompagnant une ou deux fois dans ses longues ballades dont il avait le secret, mais jetant bien vite l'éponge face à son endurance et son entrainement ... et puis j'aimais bien le vélo, mais je préférais les chevaux.
Mon grand-père aimait découvrir les paysages à vélo, les parcourir à son rythme, celui des deux roues, grimper des montagnes et les redescendre. Il connaissait les environs de nos lieux de vacances comme sa poche et nous y promenais volontiers.
Et le temps a passé. Il y a deux hivers, Elle est arrivée, dressant son ombre silencieuse, menaçante.
Et je t'ai vu changer.
Toi mon grand-père si fort, à la santé de fer, aux si longues randonnées, tu as lentement changé. J'ai eu peur, mais comme tout le monde, je suis restée. Je t'ai vu la combattre et prendre d'un coup bien des années. Grand-mère était là, toujours à tes côtés. Moi, j'essayais de profiter de chaque instant avec toi, que ce soient des moments de souffrance ou de joie m'importaient peu, je ne voulais pas te voir partir.
Et puis je t'ai pleuré. Je t'ai pleuré bien avant l'heure. Pourtant , quand je te voyais, ce n'était pas Elle que je voyais. Je ne voyais que mon grand-père, silencieux comme à l'accoutumée. Mais je savais qu'il fallait désormais profiter de chaque instant passé à tes côtés.
L'été est arrivé, tu as arrêté de te battre et nous t'avons vu revivre. Ou presque. Cet été là, tu n'as presque pas fait de vélo.Cet été là, j'ai découvert que mon grand-père n'avait plus que des cheveux blancs.
Et puis l'automne est venu, et avec l'automne, Elle est revenue, te détruisant lentement mais surement. Je n'avais plus de larmes, je les avais épuisé avant l'été.
Et au début de l'hiver, tu es parti. La maladie t'a emmené, pour de bon, me rendant pendant très peu de temps mes larmes épuisées.
Et puis nous avons continué à vivre, malgré ton absence. La vie a continué. Plus tout à fait la même et pourtant, toujours un peu la même.
J'ai passé mes examens, j'ai repris le chemin des cours, je me suis plongée dans de nouvelles occupations .
Mais il y avait toujours un poids qui restait là, qui ne me laissait m'endormir qu'au petit matin quand mes yeux se fermaient enfin. Un poids dont j'étais pourtant persuadée de m'être débarrassée .
Alors j'ai enchainé les activités, marchant dans Paris, dansant sur des airs anciens, jouant de la musique le soir. Avant de rentrer chez moi pour un tête-à-tête silencieux avec mon plafond. J'avais l'impression de revivre mais seulement à moitié.
Et tout doucement, sur la pointe des pieds, le printemps est arrivé.
J'ai continué à suivre mon rythme effrené.
Et un soir où j'étais restée tard à l'un des premiers bals le long de la Seine, j'ai loupé mon dernier métro. Je me suis mise à marcher pour rentrer chez moi, lentement mais surement.
Et là, sans trop savoir comment, je me suis retrouvée face à un vélo. Des vélos.
Et l'embarras du choix.
J'ai hésité.
Et puis je suis allée en prendre un.
Je l'ai choisi minutieusement, caressant doucement son guidon tout en vérifiant son état.
Je l'ai enjambé.
Et pour la première fois depuis bien longtemps , je me suis remise à pédaler. Courant sur deux roues dans la ville endormie, j'ai retrouvé cette sensation si douce que j'avais oublié: tout doucement je me suis remise à m'envoler. C'était le début de l'été.
Je ne m'étais jamais sentie aussi légère.
Cette nuit là, à peine arrivée chez moi, je me suis blottie dans mon lit. Et presque aussitôt, je me suis endormie. De mon premier vrai sommeil depuis des mois.
texte que j'avais écrit pour un concours de nouvelles et que finalement je n'ai jamais posté suite à un concours(encore un!) de circonstance...
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